Le Blog Collibris

Santiago Roncagliolo : « Je suis né dans la peur »

Des interviews comme celles-ci, je n’en fais pas tous les jours.

Je crois que c’est la première fois que je suis confrontée à un échange aussi intense et particulièrement marquant.

Né à Lima, au Pérou, Santiago Roncagliolo a passé la plus grande partie de son enfance au Mexique, sa famille s’étant expatriée pour raisons politiques. Il a ainsi grandi entouré d’autres expatriés péruviens, chiliens et argentins, au milieu des espoirs de révolution.

Son nouveau roman « La peine capitale » publié aux éditions Métailié (prequel  d’ « Avril rouge » paru au Seuil en 2008), est une plongée au cœur des dictatures sud américaines.

Le contexte : la très controversée Coupe du Monde de football 1978 en Argentine pendant laquelle le pays hôte s’est qualifié face au Pérou avec le score miraculeux de 6 à 0.

Tandis que l’équipe d’Argentine perçait avec facilité la défense des équipes adverses, la chasse aux opposants politiques, du Pérou jusqu’en Argentine était ouverte. C’était la première fois que le Pérou rejoignait les régimes qui collaboraient – au sein de l’opération Condor – avec les régimes qui éliminaient leurs opposants politiques (Chili, Argentine, Uruguay, Paraguay, Brésil et Bolivie).

« La peine capitale » est un grand roman, de ceux qui bouleversent et qui bousculent… tout comme l’est cette interview à cœur ouvert de Santiago Roncagliolo.

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Bonjour Santiago. Pouvez-vous vous présenter en quelques mots et nous parler de vos derniers romans ?

J’écris sur les peurs. Je suis obsédé par ce qui nous effraie, aussi bien au regard de l’histoire de l’Amérique latine que dans la vie quotidienne. Mes romans jouent avec les genres du policier, du thriller et de l’humour noir. Recourir à ces genres c’est pouvoir explorer nos côtés obscurs.

Je suis également journaliste.

J’ai écrit une trilogie d’histoires réelles sur le 20ème siècle latino-américain.

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Comment est né votre roman «La peine capitale» ? Comment le définiriez-vous ?

Je suis né dans la peur.

Dans les années soixante-dix, mon père était poursuivi et vivait caché. La police téléphonait au milieu de la nuit pour harceler notre famille, fouillait notre maison à l’aube, arrêtait des membres de la famille pour faire pression.

Malgré toutes ces tentatives, mon père a été chanceux… Nombreux sont ses amis chiliens et argentins qui ont disparu et qui se sont faits torturés.

Certains d’entre eux, dans leur fuite, sont venus chez nous ; d’autres, n’ont pas réussi à fuir.

Ces histoires ont fait partie de mon éducation la plus basique. J’ai voulu construire un roman avec elles afin qu’elles ne tombent pas dans l’oubli.

Pourquoi avez-vous décidé d’utiliser l’opération Condor et la Coupe du Monde de football en Argentine de 1978 comme toiles de fond du roman ?

La dictature argentine a utilisé la Coupe du Monde de football de 1978 pour se présenter devant le monde comme un pays fraternel et sportif. Dans son discours inaugural, le président Videla a parlé des droits de l’homme et de l’amitié entre les peuples, tandis qu’à 2 kms du stade, des détenus politiques étaient torturés et des enfants séquestrés. La dictature craignait que les personnes poursuivies profitent de la Coupe du Monde pour dénoncer ces atrocités. Elle a donc utilisé ses liens avec d’autres dictatures pour opérer dans toute la région. C’est ce qu’on a appelé l’Opération Condor. Des militaires argentins ont poursuivi à coups de feu leurs victimes dans les rues de Lima, ils les ont torturées dans des casernes péruviennes, et les ont faites disparaître : y a-t-il meilleure scène pour un thriller ?

Quelle était la réalité de l’Argentine en 1978 ?

Dans les années 1970, les gouvernements du Chili et de l’Argentine ont été les héritiers du fascisme européen des années 30. Le vol d’enfants constitue sans doute l’un des aspects les plus sombres. Dans les centres de torture argentins, les femmes enceintes étaient séparées du reste et étaient soignées par un médecin jusqu’à ce qu’elles mettent leurs enfants au monde. Alors, ils endormaient les mères de ces enfants, les mettaient dans des avions et les jetaient à la mer. Les nouveau-nés étaient quant à eux remis à des familles proches du régime. Encore aujourd’hui, beaucoup d’adultes continuent de découvrir qu’ils ont été élevés par des personnes complices de l’assassinat de leurs vrais parents. Les vols d’enfants sont, du point de vue moral, le visage le plus pervers de la nature malade de ce régime.

Toutes les situations décrites dans votre roman sont basées sur des cas réels. Comment vos recherches sur l’Opération Condor se sont-elles déroulées ?

L’Argentine a gardé des traces de ces années. Le plus grand centre de détention, L’École supérieure de mécanique de la Marine (ESMA), constitue aujourd’hui un lieu de mémoire pénible et très fort pour ces enfants et petits-fils de disparus. L’Opération Condor a été amplement documentée dans des livres et des reportages. Le Pérou, quant à lui, a conservé moins de souvenirs de cette époque et de sa responsabilité, mais quelques journalistes et hommes politiques m’ont aidé à les reconstruire et à les documenter. Et bien sûr, les histoires de ma propre famille en faisaient partie.

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© Daniel Mordzinski

 

Dans quelle mesure peut-on dire que «La peine capitale» est une critique de l’impunité en Amérique latine et une reconnaissance des personnes anonymes ?

Si tu sais que ton voisin est un assassin mais que tu n’agis pas, alors tu deviens complice. La majorité des laquais des dictatures ne sont pas des assassins sanguinaires, mais des types grisés qui évitent les problèmes. Ces gens craignent le désordre bien plus qu’ils ne craignent l’injustice. Mais il existe aussi des gens qui ne plient pas, des petites personnes qui résistent avec de petits gestes, comme Félix Chacaltana.

Comment définiriez-vous Félix, le protagoniste du roman ? Pourquoi revenir dans ce roman aux origines de ce personnage et à ses débuts dans le système judiciaire bureaucratique ?

Félix est un detective très difficle à décrire : c’est le seul detective de la littérature qui ne veut enquêter sur rien et qui préfère ne rien savoir : son objectif unique est de suivre la procédure et archiver le dossier.

Or, tout crime d’état laisse une trace de papier : des fonctionnaires qui n’étaient pas là où ils étaient censés être, des avis de décés manquants, des documents contradictoires…

Contre sa volonté, la propre nature bureaucratique de Chacaltana le mène à affronter l’horreur.

Le football est-il une métaphore de la société ? Quelle fonction remplit-il ?

Le football enchante les fascistes. Leur pays idéal ressemble à un stade : une flopée de personnes vociférant passionnément sans autre argument que le sentiment d’identité collective. Une masse informe qui chante des hymnes sous un drapeau.

Un mot de votre actualité 2016 ?

Je suis actuellement en tournée promotionnelle pour mon nouveau roman en espagnol  “La Noche de los Alfileres” (La Nuit des Épingles), un thriller d’ambiance sur ma propre adolescence, adolescence qui s’est déroulée sous la menace constante du terrorisme. J’espère qu’il sera disponible en France qui aujourd’hui est aussi un pays qui vit sous la menace. Comme nous, les français vivent dans l’angoisse qu’une bombe peut toucher n’importe qui, à tout moment et en tout lieu.

Propos recueillis et traduits par Emilie Bonnet

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Háblame un poco de usted y de los últimos libros que has publicado.

Escribo sobre los miedos. Me obsesiona lo que nos atemoriza, desde la historia de América Latina hasta la vida cotidiana. Mis libros juegan mucho con el policial, el thriller y el humor negro. Uso esos géneros para explorar nuestros lados oscuros. También soy periodista. He escrito una trilogía de historias reales sobre el siglo XX latinoamericano.

¿Cómo nació tu novela « La pena máxima » ? Y ¿Cómo definiría la novela?

Yo nací con miedo. En los años setenta, mi padre estaba perseguido. Vivía escondido. La policía llamaba por teléfono a media noche para hostigar a la familia. O entraban a registrar  la casa de madrugada. O arrestaban a nuestros parientes para presionarlo. Pero aún así, él tenía suerte. Sus compañeros chilenos y argentinos sufrían desapariciones y torturas. Algunos de ellos, en su huida, pasaron por nuestra casa. Otros no consiguieron huir. Sus historias formaron parte de mi educación más básica, y quise construir una novela con ellas, para robárselas al olvido.

¿Por qué decidió tratar El « Plan Cóndor » y el Mundial de fútbol de Argentina de 1978 como telón de fondo de la novela?

La dictadura argentina usó el Mundial del 78 para presentarse ante el mundo como un país fraterno y deportivo. En su discurso inaugural, el presidente Videla habló de derechos humanos y amistad entre los pueblos, mientras a 2 km. del estadio torturaban a los presos políticos y secuestraban a sus hijos. La dictadura temía que los perseguidos aprovechasen el Mundial para denunciar sus atrocidades, y utilizó sus contactos con otras dictaduras para operar en toda la región. Eso es lo que se llamó Operación Cóndor. Militares argentinos persiguieron a balazos a sus víctimas por las calles de Lima, les propinaron palizas en cuarteles peruanos, y las desaparecieron a vista y paciencia de nuestras autoridades ¿Hay algún escenario mejor para un thriller?

¿Cual es la realidad de la Argentina del año 78 ?

Los gobiernos de Chile y Argentina en los setenta fueron los herederos del fascismo europeo de los años 30. Quizá lo más siniestro fue el robo de niños. En los centros de tortura argentinos, las presas embarazadas eran separadas del resto y atendidas por un médico hasta que daba a luz. Entonces las dormían, las metían en aviones y las arrojaban al mar. Los recién nacidos eran entregados a familias cercanas al régimen. Hasta el día de hoy, muchos adultos siguen descubriendo que han sido criados por cómplices del asesinato de sus verdaderos padres. Los robos de niños son la cara más perversa de la naturaleza moralmente enferma de ese régimen.

Todas las situaciones que narra la novela están basadas en casos reales. ¿Cómo investigó sobre la Operación Cóndor?

Argentina ha guardado una importante memoria de esos años. El mayor centro de torturas, la Escuela Superior de Mecánica de la Armada, es hoy un terrible lugar de la memoria entregado a los hijos y nietos de los desaparecidos, que guían a los visitantes. También la Operación Cóndor ha sido ampliamente documentada en libros y reportajes. El Perú guarda menos recuerdos de esa época y su responsabilidad, pero algunos veteranos periodistas y políticos me ayudaron a reconstruirlas y contarlas. Y por supuesto, estaban las historias de mi familia.

¿En qué medida se pueda decir que « La pena máxima » es una crítica a la impunidad en Latinoamérica y tambien un reconocimiento a los personajes anónimos ?

Si tu vecino es un asesino y tú no haces nada, te conviertes en cómplice. La mayoría de los lacayos de las dictaduras no asesinos sangrientos, sino tipos grises con pocas ganas de meterse en problemas. Gente que le teme al desorden más que a la injusticia. Pero entre ellos también hay gente que no se doblega, pequeñas personas que resisten con pequeños gestos, como Félix Chacaltana. 

¿Cómo definiría a Félix, el protagonista de la novela? Y ¿Por qué regresar a los orígenes de la vida de este personaje y sus inicios en el burocrático sistema judicial ?

Félix es un detective muy difícil de escribir: se trata el único investigador de la literatura que no quiere investigar nada, prefiere no saber nada: su único objetivo es cerrar el expediente y archivarlo. Ahora bien, todo crimen de estado deja un rastro de papel: funcionarios que no estaba donde deben, certificados de defunción faltantes, documentos contradictorios… Y su propia naturaleza burocrática lleva a Chacaltana, incluso contra su voluntad, a enfrentarse al horror.

¿Es el fútbol una metáfora de la sociedad? ¿Cual es la función que cumple el fútbol ?

A los fascistas le encanta el fútbol. Su país ideal se parece a un estadio: un montón de gente vociferando apasionadamente sin más argumento que su sentido de identidad colectiva. Una masa informe cantando himnos bajo una bandera.

Para finalizar ¿Está trabajando en algún nuevo libro?

Estoy de gira en este momento con mi nueva novela en español: La Noche de los Alfileres, un thriller ambientado en mi propia adolescencia, que ocurrió bajo la constante amenaza terrorista. Espero que llegue a Francia, que hoy es también un país amenazado. Al igual que nosotros, los franceses conocen la zozobra de saber que una bomba puede tocarte cualquier día, en el lugar menos pensado.

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Je remercie très chaleureusement Santiago pour ce témoignage, cette interview à coeur ouvert.