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Leye Adenle, nigerian writer. 
Leye Adenle, écrivain du Nigeria.

Rencontre avec Leye Adenle : « A Lagos, la réalité est parfois bien plus étrange que la fiction » !

Considéré par sa famille comme la réincarnation du roi des habitants d’Osogbo, Leye Adenle est devenu un véritable phénomène de la littérature policière nigériane.

Son premier roman, Lagos Lady (publié aux éditions Métailié), est un thriller intense et palpitant, une plongée électrique dans la ville démentielle et chaotique de Lagos.

Mais Lagos Lady est aussi et avant tout un polar engagé dans lequel l’auteur dénonce les violences exercées envers les femmes.

Aujourd’hui, je vous propose d’en apprendre un peu plus sur cet auteur nigérian qui, j’en suis sûre, fera encore parler de lui !

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Bonjour Leye. Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je suis auteur, acteur occasionnel et un rêveur inconditionnel. Je suis né et j’ai grandi au Nigéria, dans un petit village situé entre les deux grandes villes de Ibadan et Lagos. Ibadan abrite la toute première station de télévision d’Afrique ; Lagos abrite quant à elle un peu tout. Quoique vous cherchiez, vous le trouverez à Lagos. Que ce soit la popularité, la richesse, l’amour, l’amabilité, les tueurs à gage, les voitures hors de prix, les sorciers-docteurs, les évangélistes avec leurs millions de congrégations, ou même un parent, un proche que vous ne connaissiez pas… vous le trouverez à Lagos.

Telle est la légende de Lagos et parfois, la réalité est plus étrange encore que la fiction.

A présent, je vis à Londres.

Comment en êtes-vous venu à l’écriture ?

J’ai toujours écrit. J’ai su depuis mon plus jeune âge que je voulais être auteur. Il y a trois choses que j’aurais voulu faire : être un auteur, être un acteur ou être pilote. J’ai fait les deux premières et peu m’importe aujourd’hui de devenir pilote.  Après tout, mieux vaut être conduit que conduire. En outre, je crains la vitesse (rire).

J’ai écrit mes premières histoires dans mes cahiers d’école primaire. Comme vous le voyez, j’étais plutôt bon élève (rires).

J’écrivais constamment. J’essayais d’écrire des livres comme ceux que j’aimais lire étant enfant : des romans d’aventure, des mystères, des livres policiers. C’est la raison pour laquelle mon enfance est remplie de livres inachevés. Je crois que j’étais un peu trop ambitieux. Je suis tout de même parvenu à en finir quelques-uns. J’ai perdu la plupart de mes manuscrits, mais j’en ai conservé certains.. . que ne montrerai jamais à personne !

lagos-lady

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Parlez-nous de “Lagos Lady” (Easy Motion Toutist en anglais) – votre tout premier roman.

Lagos Lady est l’histoire de Amaka, une nigériane qui dirige une association caritative dont la vocation est d’aider et de protèger les prostituées. L’association leur prodigue protection, éducation, aide financière, ce genre de choses. C’est son activité officielle. Officieusement, Amaka a une autre mission, secrète, une mission de protection des prostituées. Sa plus grande peur est, qu’un jour, l’une de ces filles meurent parce qu’elle n’est pas parvenue à la protéger. Le roman s’ouvre sur ce jour tragique.

Lagos Lady  explore un sujet sombre et macabre : le trafic d’organes humains à des fins de sorcellerie. A travers cette thématique, quel message avez-vous souhaité transmettre ?

Il s’agit surtout d’une histoire sur les violences faites aux femmes. Les mentalités, les attitudes envers les prostituées, les lois archaïques et injustes qui ne permettent pas de protéger ces femmes en font les victimes idéales pour ce type de crimes, meurtres compris.

Votre livre est avant tout un thriller mais il sert une cause importante : la défense des droits des femmes. Votre livre est-il paru au Nigéria ? Si tel est le cas, quelle fut la réaction de la presse, des critiques, et de la société civile en général ?

Le livre n’est pas encore paru au Nigéria. Je peux seulement espérer qu’il sera bien accueilli par la critique et surtout par les activistes de défense des droits de femmes, et que la population en appréciera la lecture autant que j’en ai apprécié l’écriture.

Quelle est la condition de la femme au Nigéria. Pourquoi avez-vous décidé d’aborder spécifiquement ce sujet dans votre livre ?

La condition de la femme au Nigéria est la même que celle partout dans le monde. Tant que les femmes ne jouiront pas d’une complète et totale liberté partout, il n’y aura pas de réelle liberté pour les femmes où qu’elles se trouvent ; et les femmes représentent la moitié de l’humanité.

Si dans son propre pays une femme est libre de porter les vêtements qu’elle veut mais que cette même femme, dans un autre pays, n’est pas autorisée à conduire, à faire un sport, à côtoyer des hommes avec lesquels elle n’a aucun lien de parenté, alors est-elle vraiment libre ?

Leye Adenle

Leye Adenle, nigerian writer.
Leye Adenle, écrivain du Nigeria.

Pour mener l’enquête, vous avez choisi de mettre en scène un journaliste britannique. Le point de vue est donc celui d’un étranger. Dans quelle mesure ce choix vous permet-il de dénoncer la manière dont l’Afrique et plus généralement les africains sont perçus par les non-africains ?

Je suis très conscient des nombreux stéréotypes négatifs employés par quelques non-Africains lorsqu’ils parlent de l’Afrique, mais je ne suis pas en croisade pour les corriger, les dénoncer ou même les éduquer. Je souhaite faire preuve d’honnêteté dans les histoires que je raconte. Je pense que la nationalité de mes personnages est moins importante que le seul fait que je sois un Africain racontant une histoire qui se déroule en Afrique. J’ai des partis pris et j’ai des préjugés mais j’espère qu’ils ne viendront jamais entraver la manière dont je raconte une histoire qui se voudrait captivante et honnête.

La pratique du Juju, souvent considérée, à tort peut être, comme du vaudou ou de la magie noire, est liée dans votre livre au trafic d’organes humains. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce point ?

Il est important de montrer que le Juju n’a rien à voir avec la magie. Ce que l’on appelle vaudou ou magie noire renvoie à la religion et aux croyances traditionnelles de peuples indigènes. Certaines personnes qui ne reconnaissaient pas d’autres religions que la leur ou qui en ont nié les artefacts et les pratiques, ont été témoins de cérémonies et les ont qualifiées de barbares et rétrogrades.

Le lien avec le trafic de filles nigérianes se trouve dans l’utilisation de la magie noire comme moyen de menacer ou de faire chanter les filles en question. Tout comme les Chrétiens jurent sur la Bible par crainte de Dieu en cas de témoignages malhonnêtes au tribunal, des trafiquants peu scrupuleux, conscients des croyances de leurs victimes en leurs religions traditionnelles, les exploitent et obligent les jeunes filles à jurer sur les esprits et dieux de leurs ancêtres. C’est du pur chantage.

Votre roman met en lumière un personnage incroyable : Amaka. Elle est forte et courageuse. Quelqu’en en particulier vous a-t-il inspiré ce personnage ?

Amaka est constituée de nombreuses femmes extraordinaires que je connais. Elle tient son nom de l’une d’elles.

On dit souvent que nous sommes ce que nous lisons. Alors, quelles sont vos plus récentes lectures ?

Mon nom est N. de Robert Karjel

La fille du roi araignée de Chibundu Onuzo

Soldiers of Fortune: A History of Nigeria (1983-1993) de Max Siollun

Le mot de la fin vous appartient ( vos projets à venir…)

Je travaille actuellement sur deux manuscrits et une histoire courte. Les deux manuscrits n’en sont encore qu’à l’état d’ébauche et nécessitent encore beaucoup de travail. La nouvelle a été initialement pensée comme un roman mais elle s’est finalement transformée en histoire courte. J’ai bien l’intention de revisiter cette nouvelle car j’ai l’intime sentiment qu’un roman à part entière peut en ressortir. Elle raconte l’histoire d’un vieil homme confronté à sa mortalité sous la forme de la mort personnifiée.

Propos recueillis et traduits par Emilie Bonnet.

Nous remercions très chaleureusement les éditions Métailié de nous avoir permis de réaliser cette interview.

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Hello Leye. Could you please tell us about yourself ?

I’m a writer, an occasional actor, and a permanent dreamer. I was born and I grew up in Nigeria in equal parts between the two great cities of Ibadan and Lagos. Ibadan is home to the first TV station in Africa and Lagos is home to a little piece of everything in the whole world.  Anything you’re searching for, you will find in Lagos. Be it fame, wealth, love, kindness, hired killers, expensive cars, witch doctors, evangelists with million strong congregations, or even a relative you never knew you had. Such is the legend of Lagos, and sometimes the reality is way stranger than fiction.

I now live in London in the UK.

How and when did your literary journey begin ?

I have always written. I knew from a very early age that I wanted to be a writer. It was one of three things: be a writer, be an actor, or be a pilot. I’ve done the first two and I no longer care about the third because it’s better to be driven than to drive, and because I have a fear of height.

My first stories were written in my school notebooks in primary school. I guess that tells you how well I did at school. I was constantly trying to write novels like the ones I enjoyed reading as a child; adventure stories, mysteries, detective novels, and for this reason my childhood is filled with unfinished books. I guess I was being very ambitious. I did manage to finish a few ‘books’ back then. I’ve lost most of the hand written manuscripts but I still have a few which I would forever keep and never show to anyone!

Tell us about «Lagos Lady » (Easy Motion tourist in English) – your very first book.

Lagos Lady is the story of Amaka, a Nigerian woman who runs a charity that looks after sex workers. The charity gives the women protection, education, financial support, that sort of thing. That’s her official job. Unofficially, she provides a secret service to the ladies to keep them safe. Her biggest fear is the day a girl would turn up dead because she failed to protect them. The novel opens on that day.

Easy Motion tourist explores an extremely macabre plot : the illicite trade in human body parts. Through the dark underbelly of Nigerian life-organ trafficking, what message wanted you to address ?

The story is mostly about violence against women. Attitudes towards sex workers, and unfair and archaic laws that fail to protect women make them the perfect victims for all sorts of crimes, including murder.

Your novel is, first and foremost, a modern thriller but it also serves a very important cause : the defense of women rights. When published in Nigeria, how was your novel received by the press, the critics and more generally by civil society.  

The novel is not yet out in Nigeria. I can only hope that it would be well received by both the critics and the female rights activists, and that the general population enjoy reading it as much as I did writing it.

What is the women’s condition in Nigeria ? And why did you decide to address this very particuliar issue in your novel ?

The condition of women in Nigeria is the same as the condition of women anywhere in the world. Until there is complete and total freedom for women everywhere, there is no real or meaningful freedom for women anywhere, and we are talking about half of humanity. If in her own country, a woman is free to wear what she wants, but if she visits some other countries she’s not allowed to drive a car or play sports or be in the company of men she’s not related to, then how free is she really?

The novel features a British journalist which allows an outsider point of view. To what extent does this allow you to denounce the way Africa and Africans are usually described abroad ?

I am very much aware of some of the negative stereotypes employed by some non-Africans when they talk about Africa from from the shores of Africa, but I am not on any crusade to correct them or denounce them or even educate them. I simply want to tell good honest stories. I think the nationality of my characters are less important than the fact that I am an African telling a story set in Africa. I have my own biases and my own prejudices but it is my hope that they never get in the way of telling an engaging and honest story.

Juju, sometimes known as vodoo or magic, is a significant part of West African culture which is particularly prevalent in the Edo state of Nigeria. This practice, as shown in your novel, is highly connected to the trafficking of Nigerian girls. Could you elaborate on this matter ?

I do not  have any information to support the claim that the practice of juju is more prevalent in any one state than in others. More importantly, it is necessary to point out that most of what is referred to as juju has nothing to do with magic. What has been labeled voodoo, or black magic is in actual fact, the traditional beliefs and religion of the indigenous people. Other people, not recognizing religions alien to theirs, or the artifacts and practices of such religions, witnessed the devotees performing their ceremonies and called them barbaric and backward. A lot of what is today referred to as black magic are just religions like Christianity and Islam and Buddhism.

The link with trafficking of Nigerian girls is in the use of black magic to threaten and blackmail the trafficked girls. Just like Christians are made to swear on Bibles in court because the justice system expects the fear of God to result in honest testimony, unscrupulous traffickers aware of their victim’s belief in their traditional religions, exploit this and make the girls swear on the spirits and gods of their ancestors. It’s simple blackmail.

Your novel depicts a wonderful character named Amaka. She is a strong, courageous and formidable protagonist. To draw this character, did you get the inspiration from someone in particular ?

Amaka is made up of many amazing women I know and she takes her name from one of them.

We often say that we are what we read. So, what are your three most recent readings ?

My Name is N by Robert Karjel

The Spider King’s Daughter by Chibundu Onuzo

Soldiers of Fortune: A History of Nigeria (1983-1993) by Max Siollun

The last word is for you. Is there anything you would like to add (your future project…)

I’m currently working on two book manuscripts and a short story, all written last year. The two manuscripts are in draft form and still need a lot of work. The short story was originally imagined as a full novel but it somehow came out the way it did. I particularly want to revisit that one because I still feel there’s a book worth writing in it. It’s about an old man facing his mortality in the form of death personified.