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Parole de traducteur : l’interview exclusive de Olivier Mannoni !

Olivier Mannoni est un traducteur, journaliste et biographe français de renom.

A ce jour, il a traduit plus de 200 ouvrages parmi lesquels des œuvres de grands philosophes allemands (Hans Blumenberg, Helmuth Plessner, etc), de sociologues (Harald Welzer, Wolfgang Sofsky), d’historiens (Peter Reichel, Joachim Fest) et de romanciers (Martin Suter, Sherko Fatah, Peter Berling, Stefan Zweig , Wolfram Fleischhauer, Uwe Tellkamp…).

Son travail l’a également mené à effectuer la traduction d’ouvrages parfois polémiques comme le « Journal de Joseph Goebbels » et plus récemment « Mein Kampf » d’Adolf Hitler pour le compte de Fayard.

Outre son métier de traducteur littéraire, Olivier Mannoni est également le directeur de L’Ecole de Traduction Littéraire qui forme les traducteurs professionnels de demain.

Acteurs incontournables de la chaîne du livre, les traducteurs restent malheureusement trop souvent dans l’ombre.

Voilà pourquoi, aujourd’hui, L’Ivre de Lire a souhaité donner la parole à Olivier Mannoni, traducteur réputé et reconnu, dont l’expérience est riche d’enseignements.

Cette interview est une occasion unique de mettre en lumière l’importance de la traduction littéraire, ses enjeux, ses spécificités, ses aléas aussi.

Bonne lecture 😉

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Pouvez-vous nous expliquer, en quelques mots, votre métier ?

Les traducteurs littéraires recréent en français l’œuvre d’un auteur étranger, qu’il s’agisse d’un romancier, d’un philosophe, d’un dramaturge ou d’un historien. Ils travaillent essentiellement pour l’édition, le théâtre et l’audiovisuel.

Comment devient-on traducteur ? Quel est le parcours qui vous a conduit à cette activité ?

Actuellement, de (trop) nombreuses formations universitaires permettent d’obtenir une première formation à ce métier. Pour ma génération, la formation s’est faite « sur le tas ». Pour ma part, elle est passée par une khâgne, quelques années de journalisme, un passage dans le théâtre, et la traduction m’a en quelque sorte emporté avec elle…

Choisissez-vous les projets sur lesquels vous travaillez ? Qui vous contacte ?

Je suis toujours contacté par des éditeurs qui souhaitent travailler avec moi. Je ne choisis pas tous les projets sur lesquels je travaille, mais les très nombreuses lectures que je fais pour des éditeurs éliminent au moins ceux que je n’ai pas envie de mener.

Vous arrive-t-il de refuser un projet après l’avoir lu ? Aimez-vous systématiquement les textes que vous traduisez ?

Oui, beaucoup des livres que je lis pour les éditeurs ne me semblent pas publiables en France, ou bien parce qu’ils sont mauvais, ou bien parce que leur sujet trop spécifique risque de ne jamais passer la frontière.

Depuis quelque temps, oui, je ne travaille que sur des projets qui me plaisent. « Aimer », c’est un autre problème. Je peux travailler avec intérêt sur des textes agaçants pour des raisons spécifiques.

Comment est faite la rémunération ? (salaire fixe ? pourcentages ? avances ?)

Les traducteurs littéraires reçoivent un à-valoir calculé sur le prix du « feuillet » (une page de 25 lignes sur 60 signes). Ils perçoivent en théorie des droits (actuellement 1 à 2%), mais ne les touchent réellement que lorsque les ventes ont remboursé l’à-valoir. En pratique, c’est assez rare. Mais cela peut-être, d’une manière très exceptionnelle, assez lucratif lorsqu’on a la chance de traduire des best-sellers qui se vendent à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires.

Vous avez à ce jour traduit plus de 170 ouvrages… Quelle a été l’œuvre qui vous a posé le plus de difficultés ?

Plus de 200, en fait, à l’heure qu’il est. Toutes les œuvres, même les plus simples, sont difficiles. Les textes philosophiques de Peter Sloterdijk sont d’une difficulté technique extrême, La Tour d’Uwe Tellkamp est d’une richesse lexicale telle que j’ai dû consacrer des heures aux recherches des termes allemands, mais aussi un temps et une énergie considérables à reconstituer la langue magnifique de ce roman. Ce sont des difficultés productives. Il y en a d’autres qui le sont moins, par exemple lorsque le traducteur doit réécrire un roman illisible. Cela m’est aussi arrivé, parfois… et c’est nettement moins intéressant.  

Vous avez traduit les œuvres de philosophes allemands, d’historiens mais aussi de romanciers… avez-vous des sujets/thèmes de prédilection ?

Je suis un grand amateur de la littérature contemporaine, mes goûts me portent peu vers la littérature antérieure au XXe siècle, et mes compétences se sont rodées sur des œuvres d’auteurs vivants. En histoire, je suis (très) spécialisé dans l’histoire du IIIe Reich.

Vous traduisez des livres en Allemand mais votre travail est inséparable de la culture d’origine de l’auteur, les idiotismes ou particularismes présents dans son texte. Comment vous imprégnez-vous de cette partie invisible de l’œuvre ?

C’est le métier qui apprend tout cela, les voyages, les discussions, les dialogues avec l’auteur. Il faut des années pour s’en « imprégner », et plus le temps passe, plus on a l’impression de ne rien savoir.

Quels retours avez-vous des auteurs que vous traduisez ?

Ce ne sont pas des retours, mais des dialogues. Avec des auteurs comme Martin Suter ou Peter Sloterdijk, par exemple, le dialogue dure depuis bientôt une vingtaine d’années. Il est fait de questionnement et de respect mutuel.

Avez-vous une totale liberté sur les traductions ? Les éditeurs vous font-ils modifier vos textes ?

Bien sûr que non ! Nous avons comme première obligation d’être parfaitement fidèles à l’auteur que nous traduisons, et à son texte, ou plus exactement à la lecture que nous en avons – car aucune traduction n’est neutre, chaque mot est un choix et une décision.

Comme toute création littéraire, le travail que nous accomplissons a un besoin impératif du regard de l’autre. L’éditeur lit nos textes de la même manière que ceux des écrivains français. La seule restriction est qu’il s’interdit bien sûr toute coupe ou transformation substantielle du texte étranger, alors qu’il lui arrive souvent d’en proposer à un auteur français. L’essentiel du travail entre le traducteur et l’éditeur porte sur les détails du texte, la cohérence de la traduction, etc. Le résultat est un compromis entre deux visions.

Pensez-vous que les traducteurs/trices manquent de reconnaissance aujourd’hui ? Ils ne sont que peu mis en avant par les éditeurs…

Les éditeurs ont fait de grands progrès depuis quelques années, même si beaucoup de sites Internet d’éditeurs oublient encore de nous mentionner. Le public vient de plus en plus nombreux aux manifestations qui concernent la traduction, forums, débats, lectures. Reste la presse, pour qui le traducteur est bien souvent un personnage de l’ombre. Nous nous battons pour que cela change. Le rôle de l’Association des Traducteurs Littéraires de France, depuis quarante ans, a été essentiel.

L’Ecole de Traduction Littéraire créée par le Centre National du Livre est placée sous votre direction. Vous en avez d’ailleurs imaginé le concept. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

L’École propose des ateliers de traduction en « multilingue », c’est-à-dire qu’elle accueille des traducteurs travaillant ensemble dans des langues différentes, sous la direction de confrères chevronnés, et des ateliers de présentation des métiers du livre, éditeurs, correcteurs, chefs de fabrication, libraires, auteurs, etc… Elle accueille pour chaque promotion de deux ans des traducteurs déjà engagés dans le métier, ayant publié en moyenne trois ou quatre traductions. Elle permet de « mettre le pied à l’étrier » à ces jeunes collègues qui se situent dans la phase la plus difficile de notre « carrière ». L’ETL accueille depuis 2015 sa troisième promotion, et peut déjà afficher huit prix de traduction ou prix pour des œuvres traduites à l’actif de ses élèves depuis 2012, ce qui est tout à fait exceptionnel. C’est un beau résultat, et le projet est amené à se développer. L’ETL a également noué en 2015 un partenariat avec l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm.

Actuellement, sur quel projet de traduction travaillez-vous ?

Je termine le nouveau livre de Peter Sloterdijk, et j’aborde un très volumineux roman.

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Je remercie très chaleureusement Olivier pour sa gentillesse et sa disponibilité.

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