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Interview de Delphine Bertholon : « Coeur-Naufrage »

J’ai découvert cette auteure de talent en 2010 avec « L’effet Larsen« . Elle m’a conquise une nouvelle fois avec « Les corps inutiles« .

Ses livres sont, chacun à leur manière, des bijoux d’émotion. Ils vous happent, vous enivrent, vous bousculent. Ils s’imprègnent de chaque parcelle de votre corps, de votre coeur, de votre âme.

Les romans de Delphine Bertholon sont des pépites précieuses.

L’écriture est sensible, les mots savamment utilisés. Pas de superflu ou de subterfuge. Delphine Bertholon aime ses personnages, des personnages d’une réelle épaisseur psychologique et humaine.

Avec son nouveau roman « Coeur-Naufrage » (éditions J.C Lattès, 1er mars 2017), Delphine Bertholon nous propose une nouvelle fois un roman bouleversant.

« Certains jours, je m’attends des heures et ne me rejoins jamais ; je me pose un lapin, traître de moi-même. » Coeur-Naufrage.

Le phrasé est subtil, le sujet délicat.

« Coeur-Naufrage » de Delphine Bertholon

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Lyla a 34 ans. Célibataire, solitaire, elle est « tranquillement malheureuse ». Traductrice, c’est une femme de l’ombre.

Lyla aime l’inertie. Mais sa vie monotone cache un lourd secret.

« Je vis avec cette chose-là depuis dix-sept ans, tapie au fond des os comme une excroissance dont je suis seule consciente, une boule de douleur brûlante comme un soleil. Cette chose-là m’a construite, définie, aggravée, et le sentiment d’avoir pris la bonne décision ne rend pas le présent plus facile. »

Un étrange message de Joris, son amour d’adolescence, vient subitement rompre cette monotonie et la renvoie dix-sept ans en arrière.

Eté 1998, Lyla a 16 ans. Elle rencontre Joris et en tombe amoureuse. Quand elle comprend qu’elle est tombée enceinte, il est trop tard. Lyla poursuit sa grossesse et accouche sous X.

Coeur-Naufrage est un roman à deux voix, celles de Lyla et de Joris. Construit sur deux époques, il aborde avec justesse et émotion l’accouchement sous X, ses répercussions, la manière dont un événement change une personne, la façonne.

* * * * * * * * *

L’interview de Delphine Bertholon

Bonjour Delphine. Pouvez-vous nous parler un peu de vous et de votre parcours ?

Bonjour Emilie ! Je suis née et j’ai grandi à Lyon, à deux pas de la maison des Frères Lumière (un signe ?!) J’ai toujours adoré lire et, dès l’enfance, j’ai commencé à écrire des histoires. Après une maîtrise de lettres modernes, je suis partie à Paris rejoindre des amis réalisateurs. A leurs côtés, je suis devenue scénariste, apprenant sur le « tas » cette autre forme d’écriture, sans jamais cesser mon travail romanesque. En janvier 2007 paraît Cabine Commune, aux éditions J.C Lattès. Suivent Twist, L’Effet Larsen, Grâce, Le soleil à mes pieds et Les Corps inutiles. En 2016, j’ai aussi publié un roman pour ados, Ma vie en noir et blanc, aux éditions Rageot.

Votre nouveau roman « Cœur-Naufrage » est paru le 1er mars dernier aux éditions J.C Lattès. Une petite pépite. Pouvez-vous nous en dire quelques mots et nous expliquer pourquoi vous avez choisi d’aborder le thème de l’accouchement sous X ?

« Cœur-Naufrage » est un roman à deux voix, celles de Lyla et de Joris, et construit sur deux époques, alternant l’adolescence des héros à la fin des années 1990 et ce qu’ils sont devenus aujourd’hui. Le roman s’ouvre sur Lyla, à l’aube de ses trente-quatre ans : elle est casanière, solitaire, traductrice de profession. En dehors de son métier, elle n’est pas très douée pour la vie ! Un peu paumée, un peu maladroite, elle a presque pour moi un côté Bridget Jones… en plus torturée ! Car, comme souvent dans mes livres, elle est hantée par un traumatisme d’adolescence – en l’occurrence, en effet, une grossesse accidentelle suivie d’un accouchement sous X. Jusqu’au jour où ce passé mal enfoui ressurgit dans le présent, à la faveur d’un étrange message laissé sur répondeur…

Cela faisait longtemps que je voulais travailler sur le drame des grossesses non désirées, surtout en ces temps où l’IVG est remis en cause par certains, même en France, où tant de femmes dans le monde n’y ont pas accès, où les hommes décident encore de ce que nous devons faire ou ne pas faire avec notre corps… Nombre de livres et de films racontent le chemin d’un enfant adopté à la recherche de ses origines : j’ai eu envie de faire le chemin inverse, de montrer l’histoire intime de ces parents-là, de cette mère-là, et ce qui peut mener à prendre une décision aussi difficile. Il est capital d’avoir le choix, car chaque histoire est unique.

Un sujet douloureux sur lequel vous posez des mots justes, des mots sobres… Quel est votre secret pour analyser si bien les situations et construire avec tant de finesse vos personnages, leurs émotions, leurs psychologies ?

J’ai fait quelques recherches, bien sûr, lu des témoignages – de mères ayant accouché sous le sceau du secret, d’enfants nés sous X… Mais en général, je me documente juste assez pour que mon histoire soit crédible et ancrée dans le réel, pour ne pas brider mon imaginaire. J’ai besoin d’ « incarner » les personnages, presque comme une actrice, de faire corps avec eux. A partir de là, ils me portent, ils vivent en moi. Ce n’est pas vraiment de l’analyse… C’est plutôt que je ressens ce qu’ils ressentent, car c’est ce que je ressentirais à leur place.

« Certains jours je m’attends des heures et je ne me rejoins jamais ; je me pose un lapin, traître de moi-même ». Votre personnage Lyla prononce ces mots. Pouvez-vous nous parler d’elle, de sa vision de la vie et d’elle-même. ?

Lyla est, depuis l’enfance, dans une forme d’effacement. Elle a été une image fabriquée par sa photographe de mère, elle s’est pliée à ses exigences, a été figée sur pellicule. A l’adolescence, elle se rebelle contre cette domination, sans vraiment y parvenir. Elle finira par complètement couper les ponts avec cette mère toxique, mais restera une ombre, allant même jusqu’à choisir un métier de l’ombre, traduisant les mots des autres, derrière lesquels elle se cache. Elle ne sait pas exprimer ses émotions, parce qu’elle les réprime depuis toujours, a fortiori depuis l’événement traumatique de ses dix-sept ans. Le retour du passé sera donc une libération, puisque le secret va voler en éclats. Dans cet éclatement du secret se trouve, pour elle – et pour moi – la clé de la résilience.

Vous alternez les voix de vos personnages et vous avez recours à des flash-backs. Ce n’est pas une technique facile car le risque est grand de perdre le lecteur en cours de route. Comment procédez-vous pour les intégrer au récit ?

Comme dans « Les Corps inutiles », j’ai choisi de traiter le passé à la troisième personne, pour trancher avec les deux voix actuelles, qui sont à la première personne. On sent bien que l’histoire de la jeune Lyla est racontée du point de vue de la grande Lyla, mais la distance que crée cette énonciation est intéressante : la troisième personne marque un recul, une tentative d’objectivation, mais implique aussi le travail de la mémoire, qui opère des coupes dans les souvenirs, comme le fait le montage au cinéma.

La culpabilité, le poids des secrets, la famille, sont des thèmes qui reviennent souvent dans vos romans. Quel message/réflexion, souhaitez-vous transmettre à travers eux ?

Oui, c’est juste… Ce n’est pas une volonté pleinement consciente, mais je suis bien obligée de le constater. Je viens pourtant d’une famille tout à fait classique, sans drame particulier (à ma connaissance !) Sans doute est-ce l’une des raisons pour lesquelles la famille dysfonctionnelle m’intéresse : elle m’est romanesque. Et puis, en réalité, nous avons tous des secrets… Comme je le disais plus haut, la révélation du secret me paraît essentielle à tout espoir de résilience. Cette idée revient dans quasiment tous mes romans, sous des formes différentes. Après, dans la vraie vie, c’est une autre histoire…

Vous avez dit dans une interview que vous étiez très « exclusive, très fusionnelle » avec vos personnages. Comment parvenez-vous à vous détacher d’eux lorsque le temps est venu d’écrire un nouveau roman ?

C’est difficile, honnêtement. Pourtant, je ne suis pas quelqu’un qui travaille dans la douleur (la plupart du temps, disons) : je m’amuse au contraire beaucoup, je ne suis jamais plus heureuse qu’en phase d’écriture. C’est peut-être pour cette raison-là, paradoxalement, que j’ai tant de mal à enchaîner : j’ai vécu pendant deux ans dans mon monde, avec mes avatars de papier, et puis hop, ils partent en voyage et je reste toute seule. Mais ils existent toujours, tous. Je suis une foule, en fait ! Mais bon, je vis avec. Au bout d’un moment, une idée se dessine, le besoin d’écrire revient, je tâtonne et un beau jour, comme une sorte de miracle, un nouveau personnage prend vie.

On dit souvent qu’on est ce qu’on lit. Et vous Delphine, que lisez-vous ?

Tout un tas de choses, mais principalement de la fiction, avec une prédilection pour les Américains contemporains, même si j’adore certains Japonais (H.Murakami en tête, Y.Ogawa, K.Higashino…) Et des Français, bien sûr ! En ce moment, je suis en train de lire « Pour que rien ne s’efface » de Catherine Locandro.

Un mot de votre actualité 2017 : séances de dédicace ? Salons ? …

Oui, des salons, des médiathèques, des librairies… C’est toujours une joie d’aller à la rencontre des lecteurs, après la solitude de l’écriture. Le prochain rendez-vous sera à la Foire de Bruxelles, les 10 et 11 mars. Et une dédicace à Livre Paris, bien sûr !

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Je tiens à remercier très chaleureusement Delphine pour sa gentillesse et disponibilité.

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