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Interview d’auteur : rencontre avec Claire Barré

Romancière et scénariste, Claire Barré publie son premier roman « Ceci est mon sexe » aux éditions Hugo Roman/Stéphane Million en 2014. Depuis, toujours accompagnée de Stéphane Million, l’auteure a publié deux autres romans : « Baudelaire, le diable et moi » (2015) et « Phrères » (2016), aux éditions Robert Laffont.

Son amour de la langue, sa passion pour les mots, sa folie aussi font de Claire Barré une auteure à la plume fascinante.

Son dernier roman « Phrères » nous transporte à Reims en 1925. On côtoie alors les jeunes poètes Lecomte, Daumal, Vailland et Meyrat. Ensemble, ils ont formé une communauté initiatique et poétique : les Phrères simplistes. Adeptes de Rimbaud et de son « dérèglement de tous les sens », fervents défenseurs de l’expérimentation comme seul moyen de connaissance, ils rêvent de monter à Paris afin de créer une revue poétique qui détrônerait les surréalistes. Mais le père de Lecomte s’oppose à ce départ. Désespérés par une vie trop éloignée de leur idéal, Lecomte et Daumal décident de se suicider. Ils n’ont plus que quelques jours pour vivre…

Construit comme un compte à rebours, ce roman est un hommage délicat, une véritable ode à la poésie et à ces poètes méconnus.

Aujourd’hui, je vous propose un voyage tout en prose, une percée dans l’univers si poétique de Claire Barré et de ses Phrères simplistes.

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Crédit photo : Baptiste Leonne

 

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Bonjour Claire, peux-tu te présenter et nous raconter en quelques mots ton parcours ?

Bonjour, le désir d’écrire est né dans l’enfance, mais il m’a fallu emprunter plusieurs voies avant de parvenir à vivre de ma plume. Après le Bac, j’ai commencé des études aux Langues Orientales (russe et hindi), mais je les ai abandonnées assez rapidement, pour suivre, finalement, une formation de comédienne au Cours Simon. Le théâtre m’a beaucoup apporté. J’ai appris à incarner les mots, à les faire passer par mon corps, mes émotions. Cette formation a encore accentué mon désir d’écrire et en sortant de cours, j’ai écrit  pour le café-théâtre, le théâtre, puis pour des émissions de télévision. En 2005, sur les conseils d’un ami, j’ai tenté le concours du C.E.E.A, une école de scénariste. J’ai été prise et ai suivi cette formation pendant deux ans. En sortant, j’ai très vite été engagée sur des séries tv, mais – aussi enrichissante et formatrice qu’ait été cette expérience – je voulais écrire des choses plus personnelles, aussi, je me suis lancée dans l’écriture de mon premier roman, « Ceci est mon sexe ». Par chance, l’éditeur Stéphane Million a eu un coup de cœur pour ce roman fleuve, pop-trash, assez atypique et inclassable, et nous l’avons sorti en 2014, aux éditions Hugo & Cie. 2014 a été une année importante, puisque j’ai aussi reçu le Prix Sopadin du meilleur scénariste pour mon scénario sur la femme d’Oscar Wilde. Ce prix m’a permis de rencontrer beaucoup de producteurs cinéma et depuis, je travaille essentiellement sur des projets de long-métrages (notamment sur l’adaptation de « L’homme qui ment » de Marc Lavoine, avec qui j’ai co-écrit le scénario, ou encore l’adaptation de « Mon initiation chez les chamanes » de Corine Sombrun). Depuis « Ceci est mon sexe », toujours accompagnée par Stéphane Million, j’ai sorti deux autres romans, « Baudelaire, le diable et moi » en 2015 et « Phrères » en 2016, aux éditions Robert Laffont.

Pour reprendre les mots de Séverine de Blablablamia, tu nous as épatés avec ton premier roman Ceci est mon sexe, envoutés avec le second Baudelaire, le Diable et moi, et emmenés hors des sentiers battus avec Phrères. Ma question est la suivante : d’où te vient ta passion pour la poésie et les poètes ?

Mes deux derniers romans gravitent, en effet, autour de cette passion, née dans l’adolescence. Cet amour fou vient de mes lectures. J’ai découvert les vers de Roger Gilbert-Lecomte dans un Magazine Littéraire sur les passions fatales. Cette « rencontre » a provoqué un coup de foudre et je me suis plongée dans la poésie comme on se plonge dans l’Alchimie, peut-être. J’y cherchais un sens, un mystère à décrypter. Les vers des poètes entraient en résonnance avec mes questionnements métaphysiques, je crois. J’y cherchais des clés de compréhension de l’âme humaine, interrogeais, à travers les vers, les raisons profondes de notre présence au monde. Pour moi, la poésie était une langue magique, initiatique, semée par d’anciens être vivants pour éveiller les consciences de ceux qui les suivraient ; les poètes étaient les dieux d’un Panthéon artistique et polythéiste, dans lequel Baudelaire côtoyait Rimbaud, Nerval, Daumal, Lautréamont, Sylvia Plath, et tant d’autres. J’imaginais ces poètes morts festoyant dans un banquet dionysiaque sur l’île de Cythère. Je rêvais souvent d’eux, d’ailleurs. Je me souviens avoir partagé une pipe d’opium avec Nerval (rêve que je relate, en partie, dans « Baudelaire, le diable et moi »), ou encore avoir flotté dans des rues désertes aux côtés de Lecomte, en discutant du sens de la vie. Ils étaient mes phares et ont changé le fil de ma vie.

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Phrères de Claire Barré est publié aux éditions Robert Laffont

 

Le roman Phrères est une histoire d’amitié passionnelle, fondatrice entre deux poètes méconnus : Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal. Ils peuvent être perçus comme les deux brins d’un même ADN. Que peux-tu nous dire sur chacun d’eux, sur leur poésie ?

Lecomte et Daumal se sont rencontrés au lycée de Reims au début des années 20, et ont fondé, avec deux camarades (Roger Vailland et Robert Meyrat) une communauté poétique et initiatique : les Phrères Simplistes. Un cinquième poète, Pierre Minet, s’est joint au groupe, peu de temps après. Ils rêvaient de monter à Paris, pour y fonder une revue poétique. C’est de ce rêve de jeunesse qu’est né « Le Grand Jeu », qui aura une brève, mais lumineuse, existence : trois numéros (1928, 1929, 1930), mêlant textes en prose, poèmes, photos-montages, tableaux. La mort prématurée de la revue et du mouvement a plusieurs racines : les jeunes artistes ont osé s’en prendre à André Breton, pape du Surréalisme, dans une Lettre ouverte, publiée dans le 3ème et ultime numéro du Grand Jeu ; Lecomte s’est peu à peu enfoncé dans son addiction à l’héroïne et aux opiacés, et Daumal, de son côté, s’est plongé dans l’enseignement de Gurdjieff, un maître spirituel, à la doctrine d’inspiration soufie, gnostique et ésotérique.

Ils sont assez méconnus, en effet, mais ceux qui les connaissent leur vouent, le plus souvent, une passion profonde. Presque un culte. Même si, la plupart du temps, l’adoration se divise en deux chapelles distinctes : les daumaliens, qui considèrent les « années Lecomte » de Daumal comme des errements de jeunesse, et les lecomtiens, qui considèrent la deuxième partie de vie de Daumal comme une trahison, voire une dérive sectaire.

À mon sens, ils sont indissociables, quoique profondément différents. Ils se sont forgés l’un l’autre et forment, à eux deux, une sorte d’Apollon dionysiaque, où sagesse et folie, pulsion de vie et pulsion de mort, esprit et chair s’entremêlent et se nourrissent l’une l’autre.

Ils sont morts très jeunes, à 36 ans, mais ont laissé derrière eux deux œuvres magnifiques, quoique fragmentaires.

L’écriture de Lecomte est brillante et désespérée, possédant l’éclat d’un diamant noir, ses textes sont habités, hantés, visionnaires, bouleversants, presque hallucinatoires, incantatoires. Son œuvre est pétrie par le sentiment qu’il n’a jamais appartenu à la vie et qu’il souhaite rejoindre le monde du mystère, ce monde de « l’avant-naître » qu’il n’aurait jamais souhaité quitter. À lire : ses proses, mais aussi « Le miroir noir » et « La Vie l’Amour la Mort le Vide et de Vent », ses recueils de poèmes.

Daumal a une écriture plus tenue, plus précise, brillante, elle aussi, tournée vers une recherche spirituelle qui doit mobiliser toutes les forces ; ses écrits sont profonds, réfléchis, philosophiques, par bien des aspects et sa langue reste simple, dépouillée, claire, presque intransigeante, je dirais. À lire : « Le Contre-Ciel », magnifique recueil de poèmes et de textes, ses proses, et ses deux romans : « La Grande Beuverie » et « Le Mont Analogue » (conte métaphysique et initiatique, inachevé).

Le roman se déroule sur une période de 11 jours. 11 jours dans la vie de ces adolescents. Pourquoi avoir justement choisi l’adolescence : cet âge sublime et également tellement fragile ?

L’adolescence est, le plus souvent, un moment-clé de l’existence ; moment où se cristallisent nos chemins de vie. Nous faisons le choix – plus ou moins conscient, selon le degré d’éveil – de suivre une voie tracée par d’autres (parents, société) ou de bâtir notre propre chemin. C’est complexe, violent, difficile, le cœur et les nerfs sont à vif, on avance sans armure, on commence à comprendre qui on est, ce que l’on attend de soi, de son existence. Cette révolte sacrée d’êtres en formation qui cherchent à devenir les architectes de leurs vies m’a toujours fascinée. J’ai voulu les cueillir à cet instant crucial où ils sont en train de choisir de devenir les hommes qu’ils seront. Toutes les graines sont là, en train de germer. J’ai choisi de bâtir le roman autour d’un événement réel : le 19 mars 1925, alors qu’ils n’avaient que 17 ans, qu’ils étaient brillants, promis à un bel avenir, qu’ils vivaient, en plus, une amitié passionnelle et créatrice, Daumal et Lecomte ont affronté la mort, en jouant à la roulette russe. « Phrères » explore les quelques jours qui précèdent ce « jeu ». L’approche de cette mort possible, redoutée et espérée, révèle les personnalités profondes de ces deux poètes, Daumal se plongeant dans un mysticisme toujours plus profond, alors que Lecomte explore la chair et les drogues. Ce « jeu » scelle leurs destins, à mon sens, et porte en lui, à la fois, la quintessence de leur lien (Daumal est prêt à mourir par amitié) et la source de leur future séparation.

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Roger Gilbert-Lecomte

 

Phrères débute par une scène de fin, ce qu’on appelle un flash forward dans le monde du cinéma. En cela, ton écriture est très cinématographique. En quoi ta carrière de scénariste influence-t-elle / complémente-t-elle ta manière d’écrire, de construire tes romans ?

L’écriture scénaristique m’aide à construire mes récits, car la dramaturgie y est la clé de voûte. Pour « Phrères », le va-et-vient entre les deux formes – scénaristique et romanesque – n’a jamais cessé. J’ai commencé par écrire les 40 premières pages du roman, puis, j’en ai fait un scénario de long-métrage, pour finalement revenir au roman. Mais l’écriture du scénario m’a permis de trouver l’angle, précis, la construction, le rythme, de revenir à une certaine sécheresse. Quand je me suis replongée dans l’écriture du roman, j’avais en tête, le squelette de l’histoire, ses nerfs. Si le scénario est assez profondément comportementaliste, le roman permet d’explorer plus avant les psychés des personnages, et puis, il y a le plaisir du maniement de la langue, de l’agencement des mots. Ces deux écritures sont tout à fait complémentaires, à mon sens, chacune enrichit l’autre.

A travers tes romans, la poésie devient très accessible. Etait-ce ton intention ? Quelle vision de la poésie souhaites-tu transmettre ?

J’ai essayé, en effet, à travers mes deux derniers romans, d’ouvrir une porte sur la poésie, en la replongeant dans la vie. Une scène est vécue par des personnages, des émotions les traversent, et alors naît le poème. En montrant d’où peut venir l’inspiration poétique (de la vie vécue ou rêvée), elle semble peut-être plus « concrète », plus facile d’accès. Baudelaire a écrit « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or » et c’est sans doute ça, à mon sens, la poésie : une manière de transfigurer le réel, de transformer la boue de l’existence en or artistique. Il me semble qu’on nous apprend souvent assez mal la poésie. On nous demande de « disséquer » un poème, de décortiquer la forme plutôt qu’appréhender le fond. On reste sur un plan purement technique et intellectuel. Je suis très rimbaldienne : le poète est, à mon sens, « voleur de feu », feu qui se doit d’éclairer les autres. « Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs ». J’espère que mes romans donnent envie à certains lecteurs d’ouvrir ou de rouvrir « Les fleurs du mal » ou « Une saison en enfer », ou encore de partir à la découverte des fabuleux écrits des Phrères simplistes…

Michel Random dans son récit sur le Grand jeu rapporte : « Les phrères sont des anges. Non pas des anges éthérés et de nature divine, mais des anges visionnaires qui n’ont plus de nature charnelle et peuvent voyager librement dans l’au-delà ». Qu’en penses-tu ?

L’esprit humain, une fois libéré, n’a pas de limite, ni dans l’espace, ni dans le temps, en effet. La « vision » permet de traverser le voile des apparences et de rapporter, de ces voyages, des pépites de vérité. En ceci, le poète est proche du chaman, à mon sens. Michel Random, que j’ai eu la chance de rencontrer et de côtoyer, fait sans doute aussi référence aux sorties de corps (ou voyages astraux) que faisaient les phrères, voyages que Daumal raconte avec beaucoup de précision dans « Nerval, le nyctalope ». Il dit avoir été frappé, à la lecture d’ « Aurélia », car il a reconnu, dans les descriptions qu’en fait Nerval, la « ville de morts », visitable en songes.

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Les Simplistes au bar du Cirque en mai 1924 (Daumal, Lecomte, Meyrat et Vaillant) Reims BM Grand Jeu 5213

 

Les Phrères Simplistes, c’est bien plus qu’une fraternité, une camaraderie, une société secrète. C’est une véritable quête de l’absolu qui suppose notamment l’usage de drogues. Peux-tu élaborer sur ces expérimentations du « dérèglement de tous les sens » ?

Les phrères étaient des chercheurs de vérité, des explorateurs rimbaldiens, et les drogues leur ont permis, dans un premier temps, d’expérimenter cet état de conscience modifié, ou amplifié. Lecomte a, par ailleurs, écrit un très beau texte sur l’usage des stupéfiants : « Monsieur Morphée, empoisonneur public ». Si Lecomte a finalement cherché dans la drogue, non plus un déclencheur de visions, mais une « Mort-dans-la-vie », où sa « conscience d’être soit moins douloureuse », Daumal a arrêté assez vite et s’est tourné vers les techniques de méditation, incluant des danses sacrées, pour continuer son chemin d’éveil. On a l’impression, en regardant leurs fins de vie, que Lecomte essayait de s’endormir, de se perdre et de chuter (un peu comme un ange déchu) – avec, de temps en temps, des fulgurances sublimes – et que Daumal tentait, lui, de s’éveiller, de se trouver et de monter vers les sommets. Le fait est que la vie les a quittés à quelques mois d’écart, les réunissant, alors même qu’ils avaient l’impression de s’être éloignés.

Si tu pouvais remonter le temps et rencontrer Roger Gilbert-Lecomte, que lui dirais-tu ? Quelle(s) question(s) lui poserais-tu ?

La réponse se trouve dans mon deuxième roman, « Baudelaire, le diable et moi »… La narratrice, un double fictionnel, signe un pacte avec le diable pour partir à la rencontre des poètes qu’elle aime. L’un de ses « voyages » est consacré à sa rencontre avec Roger Gilbert-Lecomte, à Reims.

Phrères est une véritable déclaration d’amour à Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal. A quel(s) autre(s) poète(s), écrivain(s) souhaiterais-tu rendre hommage, dans un futur roman peut-être ?

Nerval, peut-être. Ou Dostoïevski. Cela dit, je ne sais pas si mes prochains romans tourneront autour des poètes et écrivains que j’adore. Mais de futurs scénarios, peut-être ? L’idée d’adapter des œuvres inadaptables m’excite assez.

Le mot de la fin est pour toi.

Merci.

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Un immense merci à Claire pour cette interview qui, je l’espère, vous aura donné envie d’aller à la rencontre des Phrères simplistes !

Phrèrespublié aux éditions Robert Laffont, est un roman atypique et fascinant. Vous vous souviendrez longtemps de sa lecture.