L'interview de Sophie Loubière pour L'enfant aux cailloux

L’interview de Sophie Loubière pour « L’enfant aux Cailloux »

Voix bien connue de la radio (France Info, France Inter), Sophie Loubière a publié son premier roman « La Petite Fille aux oubliettes » en 1999 (Baleine).

Son univers : la maltraitance des sentiments, les secrets coupables de l’enfance.

Ses personnages : les tueurs en quête de rédemption, les femmes au bord du précipice, les losers flamboyants et les vieilles dames indignes.

De Paris à San Francisco (Dans l’œil noir du corbeau, Cherche Midi, 2009), de sa Lorraine natale à la route 66 (Black coffee, Fleuve Éditions, 2013), entre empathie et défiance envers ses héros, elle construit son ouvrage, plonge le lecteur dans un trouble profond, puisant son inspiration dans des faits divers ou dans ce qui la touche intimement, à fleur de peau.

Récompensé par plusieurs prix littéraires, son roman « L’Enfant aux cailloux » (Fleuve Éditions, 2011 – Pocket, 2017) a intégré il y a quelques mois la sélection spéciale du Ptit Colli.

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« L’enfant aux Cailloux » de Sophie Loubière

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Elsa Préau est une retraitée ordinaire. Une vieille dame un peu trop seule qui observe ses voisins pour tromper l’ennui. Et qui, à force d’épier, se persuade que la famille d’à côté a des choses à cacher.
En plus de leurs deux enfants, rayonnants, un troisième apparaît parfois – triste, maigre, visiblement maltraité. Un enfant qui semble appeler à l’aide. Un enfant qui lui en rappelle un autre…
Aider ce petit garçon devient alors pour Elsa une véritable obsession.
Mais que faire, seule, face à la police et aux services sociaux qui lui affirment qu’il n’existe pas ?

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L’interview de Sophie Loubière

Bonjour Sophie. Pourriez-vous vous présenter en quelques mots et nous parler de votre univers littéraire ?

J’ai longtemps exprimé les choses par d’autres biais que l’écriture. J’ai eu, durant des années, une relation difficile et complexée avec l’expression écrite. Petite fille dyslexique, mon parcours a été difficile, et sans l’aide de mon orthophoniste et le soutien de formidables professeurs de français, j’aurais sans doute définitivement renoncé à l’écriture romanesque. C’est donc par le dessin, la peinture, le théâtre, le piano et la radio que je me suis exprimée dès mon adolescence. La radio a pris rapidement le dessus, me menant jusqu’à Paris et à France Inter où durant 17 ans, j’ai pu animer, présenter et produire de nombreuses émissions. Dernier parking avant la plage est certainement celle qui a marqué les auditeurs par son ton particulier et l’originalité du concept (lecture d’extraits de romans entrecoupés de séquences musicales, d’ambiances sonores et d’extraits de films). Mon premier roman publié, en 1999, est un polar de la collection LE POULPE (Baleine Seuil) dirigée par Jean-Bernard POUY. C’est un peu mon «papa » en littérature. Le romancier Philippe CLAUDEL que je connaissais à l’époque où j’habitais encore Nancy en Lorraine, a aussi beaucoup compté : c’est sur ses conseils que mes romans Je ne suis pas raisonnable et Pour en finir avec les Hommes (et la choucroute) ont été publiés chez Balland en littérature générale. Mon arrivée chez Fleuve Editions en 2010 a marqué un tournant dans ma vie de romancière : soudain, j’avais trouvé ma maison, une équipe formidable, attentive, comprenant la particularité de mon écriture, le ton spécifique de mes romans, plutôt tournés vers le roman psychologique que le thriller. Le fruit de notre première collaboration est L’enfant aux cailloux. Un bel enfant qui n’a de cesse de toucher les lectrices et lecteurs, et qui est en cours d’adaptation pour le cinéma.

Votre roman «L’enfant aux Cailloux» a été sélectionné par le comité éditorial du Ptit Colli. Certains lecteurs ont donc eu la chance de le recevoir dans leur box littéraire.

– Quel message souhaiteriez-vous leur adresser ?

Que les lectrices et les lecteurs reçoivent se roman comme un témoignage, celui d’une histoire qui aurait pu arriver et qui ressemble tristement beaucoup à la réalité car elle touche à la maltraitance – une situation délicate à aborder en littérature comme dans la vie.

– Comment leur présenteriez-vous ce livre ?

Le personnage principal, Elsa Préau, une directrice d’école à la retraite, est inspiré par ma mère laquelle fut une éducatrice spécialisée particulièrement pugnace et engagée auprès des familles dont elle avait les mesures. Elle agissait parfois avec excès, se mettant les services sociaux à dos, ou subissait les menaces de parents auxquels elle retirait les enfants. Inceste, maltraitance, violences… son quotidien se nourrissait de la détresse des autres. Le fait d’aider les autres l’aidait-elle aussi d’une certaine façon dans le combat qu’elle menait par ailleurs contre la maladie qui emporta mon frère ainé en 1997 à l’âge de 33 ans (Sclérose en plaques). Il est toujours difficile de juger quelqu’un sur les apparences, où même sur ses actes. S’il y a bien une leçon à retenir de mon roman, c’est celle-ci.

On ne peut s’empêcher de faire une analogie entre le titre de votre roman et Le Petit Poucet. Cette analogie vous semble-t-elle raisonnable ? Quelle est la véritable genèse de votre roman ?

Ces petits cailloux sont autant de messages de détresse et d’espoir, oui, l’analogie est jolie. Le Petit Poucet fait parti de ces contes que ma mère aimait à nous raconter à mon frère et moi lorsque nous étions enfants. Elle toujours eu un talent particulier pour la lecture et incarnait à merveille les personnages, un peu à la manière de la comédienne Marlène Jobert. Elle avait un faible pour les romans misérabilistes ou qui se terminaient mal. Comme si, quelque part, elle préparait déjà ses enfants à une vie de déception et de combats. Elle n’avait pas tort. Sans doute a-t-elle, par ses choix de lectures qui ont baigné mon enfance, contribué à ce que j’aille naturellement vers une littérature plus « noire » que « blanche ».

“L’enfant aux cailloux” traite de la violence faite aux enfants. Après le mot Fin de votre roman, vous offrez d’ailleurs une page au 119, un numéro gratuit destiné à tous et aux enfants eux-mêmes. Derrière la fiction, votre livre est donc concrètement utile. Etait-ce un besoin pour vous de parler de la cruauté à laquelle peuvent être confronter les lecteurs dans leur vie quotidienne ?

Ce roman est inspiré de deux faits divers. En les imbriquant l’un dans l’autre, j’ai créé une fiction cruellement réaliste, mais nécessaire. On ne parle pas assez de ces violences faites aux enfants, qu’elles soient physiques ou psychologiques. Savoir un enfant en souffrance m’est insupportable car je le sais dans l’incapacité d’y faire face. Pour reprendre l’image du Petit Poucet, ce n’est pas avec des cailloux et de la mie de pain que l’on peut échapper au désir de mort d’un parent. La seule arme que l’enfant possède est son intelligence, sa capacité à utiliser le peu de moyens qu’il possède pour se défendre. Mais comment dénoncer son père ou sa mère sans détruire tout ce qui nous a construit, c’est à dire notre propre famille ? C’est un sujet crucial et universel dont il est question : savoir « quitter » une situation ou un proche pour vivre ou survivre…  Ce roman, comme tous les autres, pousse le lecteur à comprendre que l’on gagne toujours à dépasser les épreuves même si ce dépassement peut sembler douloureux, difficile.

Les pièges de l’isolement et de la solitude sont communs à tous vos livres. Pourquoi ces thématiques vous collent-elles à la peau ?

Sans doute parce que j’ai toujours été une petite fille plutôt rêveuse et solitaire, préférant jouer seule à imaginer des histoires avec mes Barbies ou fréquenter les salles obscures de cinéma l’été plutôt que les terrasses tapageuses, et aussi parce que je me suis sur un terrain familier avec cette situation. J’ai aussi vécu des situations d’isolement ou d’éloignement contraintes – de ma famille, de mes amis, de ma région natale… – qui ont renforcé à la fois un sentiment (et un besoin) de grande liberté et une empathie pour ceux qui souffrent d’une situation similaire.

Elsa est un personnage auquel on s’attache et qui est magnifiquement construit. Quel est votre secret pour développer avec tant de finesse vos personnages, leurs émotions, leurs psychologies ?

Me  glisser dans la peau de « l’autre » et plonger en moi-même pour y puiser la force de l’émotion. Mon passé de comédienne compte beaucoup je le crois dans ma façon d’écrire et d’approcher mes personnages. Le plus jouissif, je crois, reste cette faculté d’incarner un homme ou un animal, ce que je ne serai jamais a priori dans ma vie ( !). Des rôles que le cinéma ne m’aurait jamais permis d’expérimenter si j’avais embrassé la carrière d’actrice à laquelle je me destinais lorsque j’étais plus jeune.

Votre dernier roman « White Coffee » paru en 2016 aux éditions Fleuve Noir succède à « Black Coffee ». Mais c’est bien plus qu’une suite n’est-ce pas ?

Bien plus qu’une suite, un nécessité. Retrouver Desmond et Lola, laissé au bord de la mer et au bord d’une relation naissante, explorer l’âme particulière de Pierre Lombard, revenir sur les traces de David Owens en ouvrant le récit à des personnages seulement effleurés dans le premier tome, voilà qui fut un défi excitant et éprouvant – on se demande toujours si on parviendra à tenir la distance sans perdre de ce souffle particulier, à la fois brûlant et froid, sensuel et rugueux du précédent roman. J’avais aussi très envie d’aborder d’autres types de tueurs que ceux montrés traditionnellement dans le roman noir. Dans White Coffee, le « prédateur » est peut-être un simple père de famille qui ne veut pas entendre parler de divorce et qui croit pouvoir trouver un sens à sa vie en reconstruisant son couple coûte que coûte. Et la menace qui rôde sur la petite ville de Chautauqua Institution dans l’Etat de New York, est peut-être engendrée par la communauté elle-même, et par cette société déshumanisante vers laquelle notre monde va, inexorablement.

Si vous deviez choisir un fil rouge, un unique trait d’union entre vos livres, quel serait-il ?

Une foi inébranlable en notre capacité de résilience, à traverser les ténèbres mains tendues du moment qu’au bout, brille une faible lumière.

Les musiques de films tiennent une place importante dans votre vie. Ecoutez-vous des bandes originales de films lorsque vous écrivez ? Si oui, quelles musiques ont accompagné l’écriture de « L’enfant aux cailloux » ?

Effectivement. J’ai toujours eu une oreille attentive et le cœur chaviré par les partitions de film. Il m’arrive parfois d’acheter une B.O. avant d’aller voir le film, ou d’aller voir un film parce que tel compositeur a écrit la musique ! Ceux dont les partitions bercent mon écriture sont Gabriel Yared, Alexandre Desplat et Jérôme Lemonnier pour les Français, et Thomas Newman, James Newton Howard et Edward Shearmur pour les anglo-saxons. Au piano, je compose encore des improvisations dont certaines en portent modestement les influences.

Un petit portrait chinois ça vous tente ?

Que seriez-vous si vous étiez :

– un livre : « Mémoire assassine » (Thomas H. Cook)

– une BO : La fièvre au Corps ( Boody Heat, John Barry)

– une peur : de ne plus pouvoir écrire

– un bruit : les oiseaux le matin dans mon jardin

– un objet : Mon stylo-plume Rotring Art Pen

– une invention : celle qui supprimera le sexisme

– une émotion : L’amour

– un animal : la méduse Turritopsis Nutricula (elle serait immortelle grâce à ses facultés régénératives)

– un lieu : La maison que je rêve d’acheter du côté d’Avignon

– un adage : On ne peut savoir que l’on a écrit un chef d’œuvre tant qu’on a pas commencé le second

On dit souvent qu’on est ce qu’on lit. Et vous Sophie, que lisez-vous ?

De la poésie, essentiellement. Mais aussi tous les genres littéraires, avec un certain penchant pour le noir. En ce moment, c’est David Vann et Thomas H. Cook, mes indispensables.

Un mot de votre actualité 2017 : séances de dédicace ? Salons ? …

Sortie de White Coffee chez Pocket en octobre.

Bloody Coffee  (3ème tome) en écriture (Sortie fin 2018 si tout va bien)

Je serai au Livre sur la Place à Nancy du 8 au 10 septembre,

au salon Polar sur Garonne du 22 au 24 septembre à l’Isle-Sur-Tarne,

Au festival de la Géographie à St Dié des Vosges les 29, 30 septembre et 1 octobre

et au festival Lectour les 20 t 21 octobre.

Enfin, j’entame une résidence d’auteur à Rosny-Sous-Bois en septembre pour une année d’actions menées en partenariat avec la ville et plus particulièrement la médiathèque.

Une page vient d’être créée à ce sujet sur facebook :

https://www.facebook.com/ReveAvecSophie/?ref=bookmarks

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Je remercie très chaleureusement Sophie Loubière pour sa disponibilité et sa gentillesse.

Et si ce n’est pas déjà fait, ajoutez sans plus attendre « L’enfant aux cailloux » (Pocket) à votre bibliothèque Collibris !

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