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L’interview de Jenni Fagan pour « Les Buveurs de Lumière »

J’ai découvert Jenni Fagan à l’occasion de la sortie de son premier roman « The Panopticon » (« La Sauvage » en français – mars 2013, éditions Métailié).

Le titre anglais avait immédiatement attiré mon attention.

Si comme moi vous êtes familier avec « Surveiller et punir » de Michel Foucault, vous savez très bien ce qu’est le Panoptique : inventé par Jérémy Bentham à la fin du XVIIIème siècle, il s’agit du modèle architectural symbolisant l’avènement des prisons modernes. Il permet, à partir d’une tour centrale, de surveiller sans être vu.

Avec « The Panopticon », la jeune auteure écossaise avait remporté un très vif succès.

Son deuxième roman « Les Buveurs de Lumière » (Editions Métailié, traduit par Céline Schwaller – Titre original : The Sunlight Pilgrims) est un livre qui scintille.

L’âge de glace a commencé. La nature reprend ses droits, les paysages se parent d’une beauté naturelle, pure, dure.

Jenni Fagan dessine le portrait de personnages hors du commun, marginaux ; des « outsiders ».

Alors que les températures plongent, ils tentent de survivre, de se découvrir et de s’aimer dans une lumière de miracle.

Un roman lumineux, lyrique. Une véritable philosophie de vie. 

Bienvenue à l’âge de glace !

[« Les Buveurs de Lumière » : sélection spéciale « CONCOURS DE CRITIQUES LITTÉRAIRES 2017 »]

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L’interview de Jenni Fagan

Bonjour Jenni. Bienvenue chez Collibris ! Pourriez-vous vous présenter en quelques mots à nos lecteurs et nous parler de votre parcours ?

Je suis poète et romancière. J’ai commencé à écrire à l’âge de 7 ans. Je n’ai plus cessé depuis. J’ai grandi en foyers d’accueil et passé beaucoup de temps à observer les gens autour de moi. Le fait d’être une “outsider” m’a permis de porter un regard particulier sur les choses.

Comment est né votre nouveau roman « Les Buveurs de Lumière » ?

Je venais de perdre un parent proche. J’ai alors commencé à réfléchir à la lumière. Je pense souvent à l’existence, au sens de la vie sur une planète perdue dans l’univers. J’ai considéré les qualités meurtrières et magnifiques inhérentes à la nature. Notre idiotie à ignorer la terre qu’on habite. Parallèlement, je me suis intéressée aux relations familiales non conventionnelles.

J’ai beaucoup apprécié votre manière d’aborder la question du changement climatique : comme un moyen de mettre en lumière des personnages et des idées et non sous l’angle « scientifique » de ses effets et de ses incidences. Ainsi, le sujet principal du livre n’est pas tant celui de la survie que celui de l’identité, un voyage durant lequel les personnages vont se découvrir à eux-mêmes. Le thème de l’identité constitue-t-il le cœur de votre roman ?

L’identité est le noyau des personnages. Je pense que ce roman est un livre sur la dualité. Lumière et obscurité. C’est aussi un livre sur l’idéologie. Pourquoi héritons-nous de ces idées comme si elles constituaient des faits alors qu’elles ne sont que des choses que les hommes expérimentent dans leur tentative d’évolution en tant qu’espèce ?

Stella, ex-petit garçon, en pleine tempête hormonale, est, comme la plupart de vos personnages, une marginale dans une société avec ses normes, ses valeurs et ses codes. Les marginaux sont-ils le type de personnages que vous comprenez le mieux ? Pourquoi ?

Je suis une “outsider”. Je le serai toujours. Pendant 18 ans, j’ai grandi dans des environnements extrêmes. Cela a encore un impact sur ma vie. Ma propre histoire a été non conventionnelle.

La périphérie est un point de vue idéal pour un artiste. C’est la meilleure place pour acquérir une vision nette du centre. Le fait d’être une outsider apporte son lot de complications, mais en tant que penseuse et auteure, c’est une force pour moi.

En situant l’histoire dans un monde apocalyptique et en utilisant le regard de personnages hors normes, la critique de la société et plus exactement celle de la « normalité » semble beaucoup plus franche que dans votre premier roman. Etes-vous d’accord avec cette impression ?

Je ne crois pas en la normalité. Je pense que c’est un mythe, un baromètre que les gens utilisent pour se juger les uns les autres.

« Les Buveurs de Lumière » est très différent de votre précédent roman « La Sauvage ». Pourtant, vous utilisez, une nouvelle fois, la voix d’une jeune adolescente tentant de se construire et de trouver sa propre route. Pourquoi cette constante ?

Les jeunes femmes sont souvent ignorées par la société. Elles n’ont pas le respect qu’elles méritent. Elles ne sont pas non plus reconnues pour leur courage et leur intelligence. Mais je ne construis pas mes personnages féminins en ce sens. Je pense que c’est pour cela que les gens les trouve différents.

Pour un roman qui décrit la fin du monde, « Les Buveurs de Lumière » est un livre scintillant. C’est un sacré exploit ! La lumière, les paysages, les trois soleils, les étoiles, les aurores boréales… la planète est comme sublimée et, progressivement, elle se transforme en un espace d’une beauté sauvage, naturelle. Qu’est-ce qui vous fascine tant dans ces interstices de lumière et dans les paysages ?

Je passe beaucoup de temps à observer les paysages, les lumières qui m’entourent. En tant qu’êtres humains, nous avons besoin de lumière dans notre corps, nos cellules mais également, de manière métaphorique, dans nos vies.

La nature constitue la plus grande part de ce qu’être envie signifie  – aussi bien dans les complexités de la nature humaine qu’au regard de la planète que nous habitons.

Il est presque impossible pour un auteur de capturer précisément ce qu’on voit mais l’on peut  accepter notre muse. Pour ce roman, ma muse a été la lumière. Pour le prochain, ce sera autre chose.

Faites-vous partie de ceux qui s’inquiètent de la fonte des glaces et de la fin du monde ?

Je crains que les êtres humains n’évoluent pas en tant qu’espèce et qu’ils continuent à créer de graves dommages à l’environnement. Nous avons tout ce dont nous avons besoin pour vivre fructueusement sur cette planète et pour évoluer à un niveau bien plus important que nous l’envisageons.

Notre présence sur cette planète est si brève, si éphémère, qu’il devrait y avoir un contrat dans lequel chaque individu prend la responsabilité de protéger la planète, d’en être le gardien pendant son court passage sur terre. La terre et tout ce qu’elle offre sont quelque chose d’absolument miraculeux, étrange et brillant. Et tout ceci provient des étoiles, donc nous devons montrer plus de respect envers notre planète.

Je ne crains pas la fin du monde. Il s’éteindra un jour. Mais nous pouvons faire bien plus pour créer des conditions meilleures tant qu’on en a encore la chance. Si nous ne comprenons pas cela, la race humaine s’éteindra bien avant que la planète ne meurt.

Un petit portrait chinois ça vous tente ?

Que seriez-vous si vous étiez :

– un poème : « Tentation » de Nina Cassian

– une émotion : fluctuante

– une peur : existentielle

– un bruit : le son de la grosse caisse d’une batterie

– une lumière : une luciole

– un objet : le Kintsugi

– un animal : un loup

– un lieu : New York ou les Highlands

– un adage : La vie c’est maintenant

On dit souvent qu’on est ce qu’on lit. Et vous Jenni, que lisez-vous ?

Je lis beaucoup de fictions, de poèmes, d’essais – philosophie, structuralisme, science, histoire de l’art – des biographies…

Je pense que c’est le devoir d’un auteur d’avoir des lectures aussi larges que possible. Dans mon cas, ce n’est pas un devoir. Je suis depuis toujours une addict des mots.

Le mot de la fin est pour vous. Souhaitez-vous rajouter quelque chose : séances de dédicace ? Salons ? …

Je serai à la librairie Shakespeare and Company à Paris le 24 septembre. Je suis également la curatrice de l’exposition des prisonniers à l’espace The Tramway de Glasgow en novembre.

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Je remercie très chaleureusement Jenni Fagan pour sa disponibilité et sa gentillesse.

Et si ce n’est pas déjà fait, ajoutez sans plus attendre  « Les Buveurs de Lumière » (Editions Métailié) à votre bibliothèque Collibris !

Je vous rappelle également que « Les Buveurs de Lumière » fait partie de notre sélection de livres pour notre grand concours de critiques littéraires 2017.

Peut-être aurez-vous la chance de le remporter !

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L’interview originale

Jenni, welcome to Collibris ! Could you please introduce yourself and tell me a little more about your literary journey?

I am a poet and novelist, I began writing age 7 for no particular reason. I have written pretty much daily ever since then. I grew up in the state care system and I spent a lot of time observing people, being a natural outsider gave me a particular eye for things.

I’m always interested to discover the story behind the story. Where did the inspiration for The Sunlight Pilgrims come from?

I had just had a very close and difficult bereavement so I was thinking about light. I am always thinking about existence and what it means to be on a planet surrounded by universe (s) that have (for me) inadequate explanation. I was considering the deadly and beautiful qualities inherent in nature. The idiocy of ignoring the fact we live on a planet. I was also thinking of non-conventional relationships and families.

I like the way you talk about the topic of environmental disaster : as a means to explore characters and ideas and not as a way to warn about the consequences of climate change. Consequently, it seems that the matter is not really the question of survival but rather a journey of self-discovery and a fight for identity. Is identity the core of your novel?

Identity is the core of each character and I give mine a lot of scope to develop. I think it is a book about duality. Light and dark. It is also a book about ideology. Why do we inherit so many ideas as if they are fact when in fact they are only something humans tried out on each other as they attempted to evolve as a species.

Stella, the novel’s transgender character, is, like many of your characers, an outsider put under pressure of society norms. Are outsiders, the type of characters you understand the most? Why?

I am an outsider. I always will be. I grew up in a very extreme environment for 18 years, it still impacts my life, my own narrative has been highly unconventional. The periphery is an ideal viewpoint for artists, it is the best place to get a clear view of the centre. Personally it has many complexities but it has been a strength in my personal development as a thinker and writer.

By setting your story in an apocalyptic world and by using an outsider perspective, the satire of society and « normalcy » seems to be a lot sharper than in your previous novel. Do you agree?

I think they rarely interacted with so-called normalcy in my debut novel. I don’t believe in normalcy. I think it’s a myth or a barometer that people use to judge each other.

The Sunlight Pilgrims is very different from your last novel The Panopticon. However, its most distinctive voice is, once again, that of an adolescent trying to find her way. Why is that?

I think Dylan’s voice is just as distinctive however the voice of young females is often ignored by society and given no respect, or weight regards intellect and courage. I don’t write my young female characters that way. I think that is why people find them different.

For a novel that describes the end of the world, The Sunlight Pilgrims is « glittering ». This is quite a feat! Light, landscape, suns, stars, aurora borealis… the earth is somehow sublimated and sporadically transformed into a place of stark beauty. What fascinates you so much about light and landscape?

I spend a lot of time in landscapes, I spend a lot of time observing light. As humans we need light both in our cells, in our lives and metaphorically of course it speaks to us too. We live in dark times and are distracted from our relationship to the natural world, all the time. Nature is the greatest part of being alive, for me, both in the complexities of human nature but also in the planet we belong to. It is almost impossible for a writer to capture exactly what they see but what we can do is accept our muse. For this book it was light, for the next it will be different.

Are you one of those people who worry about the ice caps melting, about the end of the world?

I worry that humans won’t evolve as a species and will continue to create great harm to the environment. We have everything we need to live succesfully on this planet and to evolve at a far greater rate than we are currently achieving. We are here for such a tiny blink of an eye, it should be a human contract that each of us must take on the responsibility of being caretakers on the planet whilst we are here. Then we pass that onto the next generations. This earth and everything on it is utterly miraculous, strange and brilliant. It all came out of the carbon of stars, we need to show it more respect. I don’t worry about the end of the world, it will die at some point but we could do a lot more to create better conditions whilst we have the chance. If we don’t get that right the human race will become extinct long before the planet does.

You once said that you « wanted to write a novel that felt like a Sigur Rós record ». What does that mean? Do you think you have achieved this ambition?

It means exactly what it says, I wanted to write a novel that felt to me like a Sigur Ros album. Did I achieve it? I don’t know. It sounds like it to me but you’d have to let them read it and see what they think.

Are you ready for a quick Chinese quiz?

If you were…

– a poem :  Temptation by Nina Cassian

– an emotion : Changeable

– a fear : Existential

– a noise : Bass drum

– a light : Firefly

– an object :  Kintsugi

– an animal : Wolf

– a place :  New York or the Highlands

– a saying :  Life is now

We often hear the quote : « We are what we read ». What kind of books do you read yourself?

I read a lot of literary fiction, poetry, essays, philosophy, structuralism, science, art history, biography, original source texts. I believe it is the duty of every writer to read as widely as they possibly can, in my case it is nothing to do with duty, I’m a lifelong word addict.

The last word is for you. Is there anything you would like to add (public appearance, signing sessions, book fairs, etc. for 2017?)

I will be doing a Writers Residency at Shakespeare & Co in Paris, from Sep24th. I am also curating a big exhibition of Prisoner artwork at The Tramway in Glasgow, for the Koestler, in November.

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Propos recueillis et traduits par Emilie Bonnet

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