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L’interview de Cloé Mehdi pour « Rien ne se perd »

Cloé Mehdi est un nom qui vous est peut-être inconnu. Plus pour longtemps !

A peine âgée de 25 ans, la jeune auteure a déjà deux livres à son actif… et pas des moindres !

« Monstres en cavale », son premier roman, a reçu le Prix de Beaune 2014.

S’en suit « Rien ne se perd », un roman noir et très sombre pour lequel Cloé Mehdi reçoit le Prix Étudiant du Polar 2016, le Prix Dora Suarez 2017 et le prestigieux Prix Mystère de la Critique 2017.

« Rien ne se perd » c’est avant tout une écriture sensible, des mots ciselés, un regard lucide sur la société et ses institutions. C’est aussi et avant tout un regard tendre sur des personnages poignants, des personnages brisés ou étouffés par un système qui broie toujours davantage aux pourtours…

Cloé Mehdi nous livre un roman d’une noirceur absolue ; un roman social qui bouscule son lecteur et lui laisse un goût amer dans la bouche…

« Rien ne se perd » de Cloé Mehdi, éditions Jigal

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« Une petite ville semblable à tant d’autres… Et puis un jour, la bavure… Un contrôle d’identité qui dégénère… Il s’appelait Saïd. Il avait quinze ans. Et il est mort… Moi, Mattia, onze ans, je ne l’ai pas connu, mais après, j’ai vu la haine, la tristesse et la folie ronger ma famille jusqu’à la dislocation… Plus tard, alors que d’étranges individus qui ressemblent à des flics rôdent autour de moi, j’ai reconnu son visage tagué sur les murs du quartier. Des tags à la peinture rouge, accompagnés de mots réclamant justice ! C’est à ce moment-là que pour faire exploser le silence, les gens du quartier vont s’en mêler, les mères, les sœurs, les amis… Alors moi, Mattia, onze ans, je ramasse les pièces du puzzle, j’essaie de comprendre et je vois que même mort, le passé n’est jamais vraiment enterré ! Et personne n’a dit que c’était juste… »

Une histoire de notre temps… un roman dérangeant, poignant, ultra-sensible et terriblement réaliste.

L’interview de Cloé Mehdi

Bonjour Cloé. Pouvez-vous nous parler un peu de vous et de votre parcours ?

Je suis née en 1992 à Vénissieux, j’ai commencé à écrire à l’école primaire mais c’est au collège que l’écriture est vraiment devenue une part centrale de mon quotidien, faute de mieux. Je n’ai pas de parcours officiel, je suis sortie du système scolaire dès que j’ai eu seize ans, après avoir redoublé ma seconde. Question publication j’ai débuté en écumant les concours de nouvelles avant de publier mon premier roman, Monstres en cavale, aux éditions du Masque en 2014. J’ai vécu presque toute ma vie à Lyon et j’habite Marseille depuis août 2016.

Votre roman « Rien ne se perd » a été sélectionné par le comité éditorial du Ptit Colli. Certains lecteurs ont donc eu la chance de le recevoir dans leur box littéraire.

– Quel message souhaiteriez-vous leur adresser ?

Bonne lecture ! Et merci au comité éditorial !

– Comment leur présenteriez-vous ce livre ?

Mattia, 11 ans, a vu sa famille se disloquer suite à la mort de Saïd, un adolescent de quinze ans, au cours d’un contrôle de police. Le responsable n’a jamais été sanctionné et les proches de la victime continuent à en payer le prix. Tout le monde a oublié… sauf les concerné-e-s. Des années après l’acquittement, on continue à tagguer le visage de Saïd sur les murs. Comment rétablir l’équilibre quand la justice républicaine semble avoir choisi son camp ? Mattia cherche inlassablement la réponse. Il n’est pas le seul.

Comment vous est venue l’idée de ce roman ?

En 2014 Rémy Fraisse, présenté par les médias comme un étudiant et militant écologiste, a été tué par une grenade assourdissante au cours d’une manifestation contre le barrage de Sivens. Sa mort a eu un gros retentissement médiatique. C’est comme si, d’un coup, tout le monde découvrait que la police tue des gens. Il est devenu le symbole des violences policières. Ça m’a beaucoup questionnée parce qu’il était loin d’être représentatif des victimes habituelles de « bavures ». Il semble que son profil (blanc, étudiant, « politisé ») ait beaucoup joué sur la façon qu’ont eue les médias, et certain-e-s militant-e-s, de prioriser l’affaire par rapport à toutes celles qui l’ont précédé. C’est en tout cas mon analyse, et j’ai voulu parler de toutes les autres. Récemment la mort d’Adama Traoré et le viol subi par Théo ont remis les violences policières à l’ordre du jour, l’espace de quelques mois, mais c’est déjà retombé. Deux des frères d’Adama ont été condamnés à des peines de prison pour des violences/outrages soi-disant commis à l’encontre des forces de l’ordre, dans le contexte de leur lutte pour l’inculpation des assassins de leur frère. La famille subit encore à l’heure actuelle un véritable acharnement policier (pour plus d’informations voir les communiqués du collectif La Vérité pour Adama). Ça ne suffisait pas de le tuer… et je pense que ça passerait beaucoup moins bien vis-à-vis de l’opinion publique si c’était arrivé à des blancs étudiants et militants « comme il faut ».

Vous avez choisi pour toile de fond le sujet délicat des violences policières. Ce thème vous a-t-il donné du fil à retordre ?

Non. C’est un thème qui est assez présent dans mon quotidien et auquel j’avais déjà beaucoup réfléchi avant de me lancer dans Rien ne se perd.

Perte de repères, mal être, difficulté à trouver sa place, injustice, système… vous abordez des thèmes criants d’actualité et donnez une voix à ceux qui sont oubliés. Pouvez-vous nous parlez d’eux et de votre regard sur eux ?

Attention, parler de « donner une voix » est un piège politique dangereux. Je ne sais plus où j’ai lu cette phrase d’une activiste afroaméricaine :  « pas besoin d’être la voix des sans-voix. Passe simplement le micro. » Je n’essaie pas de m’exprimer à la place de, et personne n’a besoin de moi pour parler. Encore faut-il écouter les gens…

Les personnages tiennent une place fondamentale dans vos romans. Comme leur donnez-vous vie ?

C’est une question très difficile… ça se joue tellement au niveau inconscient que je ne suis pas capable de répondre. Soit ça vient tout seul, soit ça ne vient pas et le récit s’arrête, je ne peux pas être plus précise. Enfin il y a quand même la question de l’empathie. Plus je suis en mesure de comprendre un personnage mieux je vais pouvoir l’écrire. Un personnage que je ne comprends pas ne sera jamais crédible. C’est tout l’intérêt de l’écriture, ça oblige à réfléchir au-delà de soi et de la compréhension qu’on a des choses ou des autres.

La narration est faite par un enfant. Pourquoi ce choix ? Que permet-il ?

Mattia a un regard assez « neuf » sur le monde, bien qu’il ait déjà perdu pas mal d’illusions. Il est encore capable d’être choqué par l’injustice quotidienne. Au-delà des violences policières Rien ne se perd parle de la différence de traitement, notamment institutionnelle, selon qui vous êtes et d’où vous venez. Mattia le découvre au fil du roman avec plus d’amertume que de colère. Il n’est donc pas moteur de l’action, il ne peut être que témoin, ce qui, je trouve, permet d’éviter pas mal de clichés.

« Rien ne se perd » a obtenu de nombreux prix (Prix Mystère de la critique 2017, prix étudiant du Polar 2016, Prix Dora Suarez 2017…). Selon vous, quels aspects de votre roman expliquent un tel engouement ?

J’ai toujours pas compris ! Après les critiques sont unanimes sur le fait qu’on s’attache beaucoup aux personnages donc je suppose que c’est ça. (Et il paraît que c’est bien écrit. J’en sais rien. Je ne suis pas capable d’avoir du recul là-dessus.) J’écris ce que j’ai envie de lire, c’est la seule question que je me pose avant de commencer un roman. Après les autres aiment ou pas, mais je ne peux pas faire plus d’analyse que ça.

Vous avez dit dans une interview avoir une playlist par roman en préparation. Quelles chansons avez-vous écoutées pour écrire « Rien ne se perd » ?

Aïe, ça remonte à plus de deux ans… pêle-mêle, « Cinq ou six années » de Jeanne Cherhal, « Arrêtez ce train » de La Canaille, « Gangster’s paradize » de Coolio, « London’s calling » des Clash, « Kané » de Fauve, « Mr. Jailer » d’Asa, « la meilleure des polices » de la Rumeur… j’en oublie une bonne centaine. Après je tiens à dissiper l’ambiguïté éventuelle de la question, la musique sert à fixer mes pensées quand je cherche des idées, je l’écoute en marchant, dans les transports etc, mais jamais en écrivant. Je ne sais même pas comment c’est possible bien que beaucoup d’auteur-e-s le fassent.

Que pouvez-vous nous dire sur votre prochain roman ?

Je suis plutôt sur de la SF mais rien de concret tant qu’aucun contrat éditorial ne sera signé.

On dit souvent qu’on est ce qu’on lit. Et vous Cloé, que lisez-vous ?

Déjà je lis très peu, enfin pour une auteure. J’ai du mal à prendre du temps pour ça. Sinon je lis un peu de tout, sauf des classiques, je n’arrive pas à accrocher et ça ne me parle pas. A quelques exceptions près comme Germinal et L’Assommoir de Zola. Je n’aime pas trop non plus les histoires qui tournent principalement autour d’intérêts amoureux, ni celles qui mettent uniquement en scène des personnages qui cumulent les privilèges (typiquement les problèmes personnels d’hommes blancs valides hétérosexuels de classe aisée/moyenne), c’est comme les classiques, ça ne me parle pas.

Un mot de votre actualité 2017 : séances de dédicace ? Salons ? …

J’ai pas mal de salons prévus : en juin « Polars à la plage » au Havre, « le Goéland Masqué » à Penmarc’h, « St-Maur en poche » en région parisienne. En juillet « le Chien jaune » à Concarneau, en août le festival « Blues and polar » à Manosque. En septembre « Polars en Cabanes » à Bordeaux, le festival du polar de Villeneuve-les-avignons. En octobre « Polars du Sud » à Toulouse, « Interpol’Art » à Reims, le « Festival sans nom » à Mulhouze. En novembre « Noir sur la ville » à Lamballe… et c’est tout pour le moment. Mon éditeur fait un boulot assez dingue sur Rien ne se perd donc ça a permis pas mal de visibilité !

* * * * * * *

Je remercie très chaleureusement Cloé Mehdi et les éditions Jigal pour leur générosité littéraire 😉

 

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